GUY TAVERNIER : SOIXANTE ANS DE PASSION,

ENTRE RADIO ET ENREGISTREMENT SONORE

ou les quatre chances qui orientèrent ma vie vers la Radio

L'histoire de la vie Radiophonique de Guy TAVERNIER, administrateur du Comité d'Histoire de la Radiodiffusion et membre du Jury du Concours Chasseurs de Sons, a été publiée dans les cahiers du C.H.R. (n° 2 Mars/Mai 1997). Avec l'accord de son auteur, vous trouverez ci-après son témoignage.

Une fascination pour l'univers radiophonique et pour l'enregistrement sonore se muant en passion active et continue, parallèlement, bientôt, à une carrière d'enseignant, tel est quant au fond le parcours que retracent ci-après les souvenirs de notre ami Guy Tavernier, actuel président de l'Association française des chasseurs de son (AFCS). Le début de ses souvenirs renvoie à l'aura dont, voici quelques décennies, bénéficiait la Radio (pour respecter la majuscule si révélatrice utilisée avec constance par l'auteur). Ces lignes illustrent, en outre, des aspects parmi les plus attachants du profil de l'amateur - au sens le plus positif - avec ce que la notion implique à la longue, en sus de la ferveur, de connaissance éclairée. Une connaissance acquise par une pratique technique soutenue, mais aussi, dans l'exemple qui suit, à la faveur de contacts peu à peu noués avec le monde professionnel cultivés assidûment au point d'en devenir osmotiques. Ainsi peuvent se forger les compétences, indépendamment des voies strictement corporatives et académiques.

1937: UN MERVEILLEUX STUDIO, RUE DE GRENELLE

C'était en Janvier 1937.Je n'avais alors que treize ans et le professeur de chant de mon école était si talentueux dans l'art d'enseigner la musique qu'il avait été remarqué par l'Inspection Générale qui le chargea d'assurer sur PARIS PTT une émission hebdomadaire durant le premier trimestre 1937 et intitulée : Cours moyen de musique et de chant choral pour que chantent les enfants de France. Rien d'étonnant que le professeur fût excellent : il avait un nom prédestiné, il s'appelait Weber !Afin d'assurer cette émission, il constitua un petit groupe de six élèves choisis parmi les meilleurs en chant. Il y avait Jaubert qui avait - paraît-il - "l'oreille absolue". Il y avait Couturier, mon ami Jacques MarchaI, qui était excellent en piano, et que j'ai plaisir à revoir de temps en temps pour évoquer nos souvenirs d'école et cette merveilleuse aventure à PARIS PTT. Il devait y en avoir encore deux autres dont j'ai perdu le souvenir, et puis il y avait moi qui avais déjà six ans de piano et de solfège.

Donc, tous les mercredis, à 15 heures, M. Weber venait nous extraire de la classe (à cette époque le jour de congé était le jeudi), et nous partions en métro au studio de Paris-PTT, 107 rue de Grenelle, un peu fiers de cette aubaine !

Il faut dire que pour un garçon de cet âgc, qui adorait tout ce qui touche à la Radio c'était comme un cadeau du ciel. Rendez-vous compte : entrer dans un studio de Radio (le seul), strictement interdit au public et y venir à titre officiel, voilà qui flattait notre vanité et, en exaspérant mon goût pour la Radio, me préparait, à mon insu, à y œuvrer ma vie entière ! De plus, savoir que ce qu'on dirait au micro serait entendu par la France entière et que mon nom serait cité, m'enchantait.

Après avoir franchi le porche du 107 rue de Grenelle, nous débouchions sur une grande cour entourée d'immeubles d'habitation. A gauche se tenait une sorte de pavillon hérissé d'antennes. C'est là que nous entrions dans un tout petit hall formant salle d'attente (on est loin de la Maison de la Radio !). A droite, une double porte capitonnée, comportant un hublot, permettait l'accès au studio. Elle était tout près du coin droit du studio. Au-dessus, un énorme feu rouge en interdisait l'entrée. Il y avait des pancartes " Silence " partout!

Notre émission devant commencer à 16 heures 15, nous arrivions largement à l'avance à 16 heures. Elle durait 20 minutes. En attendant notre tour, nous scrutions par le hublot celui qui, assis à la table du commentateur, le long du mur de droite, déclamait " Papotage " (c'était le titre de son émission) en faisant de grands gestes.

Lorsqu'il avait terminé, le feu devenait vert, puis blanc, et il sortait, un peu échevelé, avec ses papiers sous le bras, tandis que le haut-parleur du hall annonçait : " Vous venez d'entendre les Papotages de Monsieur Georges Lion. Ici Paris-PTT Radiodiffusion française ; ne quittez pas l'écoute. " Un métronome meublait alors ce temps mort afin de montrer que l'émission n'était pas coupée ! C'était à la fois pittoresque et, il faut bien le reconnaître, un peu dérisoire ! Certaines fois, au lieu du métronome, on diffusait de la musique enregistrée à partir de disques 78 tours. Pourquoi ce temps mort ? Tout simplement pour nous permettre d'intégrer le studio tout en l'aérant, porte ouverte, car il n'y avait, bien évidemment, aucune fenêtre.

C'était une grande pièce rectangulaire nettement plus longue que large avec des murs tendus de tapisseries genre toile de jute pour assurer la matité. A droite, donc, la table du commentateur avec son micro. Au-dessus, très haut une pendule électrique ronde. Au-dessus de la porte, une réplique de l'énorme feu tricolore extérieur. Dans le coin droit, à l'opposé de la porte d'entrée, une toute petite cabine vitrée en pan coupé, où se tenait le speaker de service, assis sur un fauteuil tournant et régnant sur un micro, une clé téléphonique pour le couper en cas de toux ou de diffusion de disques, le fameux métronome et, en angle droit, à gauche, deux tourne-disques 78 tours avec plateaux peu épais, dessus en velours, flanqués de deux gros pick-up bien lourds ! C'était lui qui annonçait le titre du morceau, le disque en main gauche et une loupe en main droite pour mieux lire l'étiquette ! En somme le même homme jouait à la fois le rôle de speaker, d'opérateur, de technicien et sans doute de dépanneur car il ne devait pas y avoir de maintenance!

De rares fois, le speaker jouait la comédie dans une émission de théâtre radiophonique et l'on dit que l'un d'entre eux ayant à dire : " J'en ai parlé à MONSIEUR " (sous-entendu : frère du Roi), aurait dit : " J'en ai parlé à Monsieur… en laissant la voix en l'air comme s'il avait subitement oublié le nom de famille !

Vers le milieu du studio, un piano à queue et, à gauche, le long du mur du fond, tout un matériel de batterie et une harpe recouverte d'une housse. Au fond, à droite, un placard (symétrique de la cabine speaker), lequel placard portait des pancartes effrayantes avec têtes de mort et tibias croisés et cette mention : " Danger de mort " ! Il devait y avoir là-dedans des émetteurs de forte puissance pour alimenter les antennes du toit et, je suppose, joindre la Tour Eiffel pour une émission bien plus puissante encore.

Quant aux micros, ils se tenaient entre la cabine speaker et le piano ; il y avait un micro sur pied de sol et un micro girafe pour le piano. Rien à voir avec les micros actuels. C'était le genre de micro suspendu par quatre ressorts à l'intérieur d'un hexagone. Ils avaient la forme d'un petit obus entièrement chromé ; c'était superbe et combien intimidant !

Une fois installés autour du micro sur pied, le feu étant toujours blanc, la porte fermée, on nous faisait signe (un doigt sur la bouche) de ne plus parler ni faire le moindre bruit : c'eût été une hérésie, voire une profanation qu'il y eût de l'ambiance devant le micro (quand on entend tout ce qui se passe maintenant dans un studio, cela fait sourire !).Alors, le métronome ou la musique s'estompait, le speaker annonçait d'une voix à la fois noble et d'enterrement : " Ici PARIS PTT Radiodiffusion Française. Voici maintenant le " Cours moyen de musique et de chant choral pour que chantent les enfants de France " (et le speaker, en disant : " Pour que chantent les enfants de France " chevrotait en ralentissant pour donner une certaine noblesse à l'annonce !). Le feu (commandé par lui sur une boîte à contacts faite de trois boutons-poussoirs: un blanc, un vert, un rouge) devenait vert puis, très vite rouge. Alors M. Weber commençait : " La dernière fois. nous avons.. ". Lorsque le micro était branché, il y avait dans cette ambiance silencieuse et feutrée, comme un enchantement qui planait au-dessus de nous, qui imposait le respect, et c'était un plaisir délectable tout à la fois.

"MA MERE M'ÉCOUTE EN CE MOMENT... "

Une fois, je devais lire les sept couplets d'une chanson nouvelle, posément et d'une voix claire. J'en étais très fier et je fis promettre à ma mère qu'elle m' écouterait. J'insistai lourdement ! Lorsque le moment de lire ces couplets arriva, je pensai, en même temps " Ma mère m'écoute en ce moment même et ma voix rayonne sur la France entière " Prétention, certes, mais bien compréhensible quand on découvre, sur le tas, cette possibilité merveilleuse - je serais tenté de dire miraculeuse - que donne la Radio : le don d'ubiquité. Cette manière de lire au micro en pensant à autre chose (je pourrais dire en philosophant !) était un bon moyen pour buter sur le texte, mais, par chance, je n'ai pas eu d'incidents d'élocution.

J'avais la joie d'entrer dans des endroits interdits au public. Car si la Radio d'aujourd'hui lui est largement ouverte, à l'époque elle était très fermée et personne ne connaissait le studio ni les speakers qu'on imaginait à partir de leur voix et faussement, en général, car à voix d'or ne correspond pas forcément beauté physique ! Que de déceptions ont été évitées ainsi ! A treize ans, j'avais le privilège de connaître les trois speakers de PARIS PTT : Fernand Cazes à la voix d'or ; Ben Danou, au débit lent, qui articulait énormément, avec un air d'enterrement et qui speakait également les Actualités cinématographiques ; enfin Jean Toscane, à la voix ample et généreuse, qui donnait à PARIS PTT toute sa noblesse, en particulier dans la présentation des concerts.

La rigueur présidait (ces annonces nous le prouvent), la noblesse de l'expression, la bonne tenue du langage (pas de laisser-aller linguistique, pas d'argot. pas d'allusion érotique. encore moins pornographique), et le ton posé et très officiel voulait donner de la France une image prestigieuse. Et tout cela ne permettait pas de se douter que les moyens étaient dérisoires ! C'était l'époque héroïque de la Radio. Quelle différence avec nos stations d'aujourd'hui où l'on entend tant d'horreurs, tant de propos choquants, tenus dans un langage empreint de vulgarité, d'obscénité, où tout et n'importe quoi est bon à dire, sans retenue, sans dignité ni pudeur !

Ce furent des moments forts de ma vie qui sont restés gravés de manière indélébile dans ma mémoire. Ils furent si intenses qu'ils marqueront définitivement mon goût pour la Radio et le transformeront en une passion qui durera cinquante ans, au compte actuel.

UN VIEUX LIVRE ABANDONNÉ SUR UN TAS DE CHARBON

Quelques mois après PARIS PTT, pendant les grandes vacances de 1937, alors que je venais d'avoir quatorze ans, je découvris, en furetant dans la cave du pavillon de l'oncle et de la tante chez qui je résidais à Orléans, un livre rouge et or, gros comme un dictionnaire moyen format, abandonné sur un tas de charbon, daté de 1898 et intitulé "TRAVAIL ET PROGRES". Il avait été naguère doré sur tranches, mais ce luxe était devenu verdâtre ! Dès que je l'ouvris, je fus conquis par le contenu : toutes les techniques modernes débutantes y étaient. Entre autres : le cinéma, le phonographe, le téléphone, la photo en couleurs, la télégraphie sans fil et la téléphonie sans fil..., etc. J'étais ravi de nia découverte qui me tombait comme un présent du ciel !

Je lus, avec avidité, tout ce qui concerne le phonographe, plusieurs fois, en dégustant chaque mot et en me délectant du style désuet employé comportant maintes expressions latines, du genre :

sui generis, ad libitum, ad'hoc, in petto, ex abrupto..., etc. Le style était à la fois poétique et pseudo-philosophique. Par exemple, on trouve pour exprimer qu'on peut lire un disque et retrouver ainsi le message enregistré : " On dirait que la matière, devenue vaguement consciente a appris à se souvenir ".. C'était un délice pour moi que dé suivre les travaux de Charles Cros et d'Edison contés de cette manière. Bien sûr, ce livre que je révère, tant il m'a passionné, je l'ai toujours, soixante ans après, et lui ai réservé la meilleure place dans nia bibliothèque : je lui dois bien cela ! La passion pour l'enregistrement étant née en moi, je m'empressais d'assister au défilé du 14 juillet 1937 et des années suivantes, non pas pour admirer les soldats qui déifiaient, mais bien pour aller voir les voitures d'enregistrement des Radios : la Celtaquatre de Radio MonteCarlo dont les deux places arrières étaient transformées en studio d'enregistrement avec deux machines de gravure sur disque Pyral (en vernis Pyrolac).

Des copeaux se rassemblaient au centre du disque, et si je pouvais en récupérer un peu, j'étais aux anges, mais on me mit en garde : c'était très dangereux car cela flambait comme du celluloïd ! Pierre Crénesse et d'autres, perchés sur les arbres, commentaient, depuis leur perchoir, le défilé.

En 1938. une publicité dans les pages de Science et vie disait " Enregistrez votre voix avec I'Egovox " je courus l'acheter. C'était un cornet, muni d'un diaphragme de phonographe, équipé d'un saphir graveur et guidé par une vis sans fin. Le tout posé sur un phonographe, enregistrait sur un disque en aluminium. On relisait avec une aiguille en bambou. C'était nasillard et peu fiable ça déraillait souvent !

UNE STATION "COMME SI": "RADIO 38"

Quelque temps après, dans mon quartier, une boutique de matériel radio Radio Papyrus, proposait à la vente un matériel plus sérieux un pont de gravure à vis sans fin mue par des engrenages hélicoïdaux et un graveur électrique du genre pick-up inversé. On gravait sur un disque Pyral avec un burin d'acier et les résultats étaient corrects, la seule difficulté provenant du fait que le phonographe n'avait pas un ressort suffisamment capable de résister aux efforts de gravure : il fallait le forcer à la manivelle, mais alors la vitesse n'étant pas régulière, il en résultait un pleurage très insupportable ! Il aurait été souhaitable, bien évidemment, d'acquérir un tourne-disques électrique muni d'un moteur puissant, mais, à quinze ans, il n'y fallait pas penser, la tirelire était trop maigre pour un investissement pareil !

En 1938, j'eus également l'immense chance de recevoir, de la part d'une personne âgée, amie de la famille à Orléans, un superbe phonographe à cylindres représentant une lyre, muni de son pavillon rose en forme de fleur de lotus ; c'était superbe ! En plus de ce royal cadeau, il y avait un lot important de disques à saphir et de rouleaux de phonographe dont certains portaient des noms illustres Polin, Dranem, Mayol, Bérard de l'Eldorado, Caruso, etc. Mon goût pour l'enregistrement, ainsi flatté par ce legs, devint extrêmement aigu et, joint à nia passion pour la Radio, me poussa, avec un camarade de mon âge, à " jouer à la Radio ".. Les jours de congé, nous nous enfermions dans la chambre des parents, nous installions un micro (à charbon) suspendu par quatre ressorts à un cadre hexagonal, sur un pied de porte-musique. Nous préparions sur une table basse le phonographe Pathé de la maison, dont on avait remplacé le diaphragme par un pick-up acheté au B.H.V. Tout ce matériel était relié à une boîte à contacts (boite à cigares avec interrupteurs à bascule et feux rouge et vert) de laquelle partait un fil blindé vers la prise P.U. du poste à lampes De Giallully installé dans la salle à manger. C'était en somme un dispatching bricolé par mes soins en m'inspirant de l'expérience acquise, l'année précédente, à Paris PlI. Il ne manquait que deux choses l'énorme feu rouge interdisant l'entrée du studio et pouvant devenir vert ou blanc et la pancarte à tête de mort et tibias croisés placardée sur la cabine de l'émetteur et pour cause il n'y avait pas d'émetteur !

Nous avions baptisé notre poste soi-disant émetteur Radio 38. Nous annoncions, d'après un programme établi à l'avance, minute par minute, les titres des disques demandés par nos auditeurs imaginaires ; nous faisions des causeries, donnions des informations, faisions patienter à laide d'un métronome (tout comme à PARIS PTT) et nous nous amusions beaucoup à être très sérieux dans nos annonces que nous faisions d'une voix noble (comme à PARIS PTT). Tout cela marchait fort bien pour notre plus grande joie, jusqu'au jour où, par malheur, un fil de terre vint, malencontreusement, toucher la prise P. U. le poste " sauta " aussitôt, ce qui provoqua une sérieuse admonestation paternelle et, de ce fait. Radio 38 fut mis en demeure de cesser ses émissions ! Nous étions consternés.

J'avais, depuis ma plus tendre enfance suivi l'évolution des récepteurs que mon père, fan de radio, introduisait à la maison le poste à galène avec casque Pival, le poste à lampes triodes, fonctionnant sur pile sèche Mazda, avec des selfs orientables et un haut-parleur en col-de-cygne Brunet, puis, plus tard, le diffuseur Pathé, en forme de cône qui était nettement plus musical.

Enfin, vers les années 30, le poste à lampes, De Giallully sur secteur, avec une ébénisterie superbe et une sonorité et une puissance nettement améliorées.

ENFIN, DU MATÉRIEL SÉRIEUX...

1939 c'est la guerre ! il ne faut plus espérer s'amuser ; plus de matériel à acheter, pas d'argent de toute façon; plus rien à faire qu'à se consacrer sérieusement à ses études, à écouter Radio-Londres avec un cadre antibrouillage et à espérer !

1946 mes études terminées, je deviens professeur de mathématiques dans l'enseignement public ; la guerre est finie, je gagne donc ma vie à l'Education Nationale, et mes passions peuvent renaître avec d'autant plus d'acuité qu'elles ont été contraintes au sommeil pendant six longues années ! Grisé par l'argent que je gagne, par la réapparition du matériel Radio et par la liberté enfin retrouvée, j'achète d'un seul coup deux valises de reportage Dual/Carobronze avec tourne- disques 78/33 tours (déjà). Le plateau lourd, épais, en fonte, gravé sur sa périphérie d'un stroboscope double, était superbe, le pont très sérieux ; c'était un pont Poltz, professionnel, avec graveur P.C. (Pierre Clément, fournisseur de la Radio).

Avec ce matériel, je grave de très bons et beaux disques d'enregistrement direct (dits improprement disques souples) que j'achète au moindre prix en prenant des " défauts d'aspect 2 faces " (parce qu'il y avait deux bulles dans le vernis soit une bulle par face ce qui abaissait le prix de 40 %). De ce fait, les disques vierges devenaient abordables pour les amateurs car le prix fort était très élevé. Les meilleurs étaient en aluminium recouvert de vernis cellulosique (chlorure de polyvinyle). Les moins bons avaient une âme de zinc recouvert du même vernis, mais en vieillissant, le vernis se détachait du zinc en lambeaux, ce qui n'arrivait pas avec les âmes en aluminium. Je n'achetais donc que des disques aluminium de 30 cm.

En plus de ces matériels, j'eus l'occasion de récupérer une machine de gravure " Le Discographe Dauphin ", dite professionnelle, mais dont le moteur n'était pas aussi bon que ceux de Pierre Clément car il vibrait beaucoup. Pierre Clément ayant son atelier près de chez moi. Je devins ami de ce grand technicien, fournisseur de la Radio (c'était une référence !), très sérieux exigeant et austère. Il me transforma donc la machine en question en adaptant un de ses merveilleux moteurs très équilibrés et sans vibrations, ce qui en fit un matériel excellent, le pont étant très bon.

J'étais donc, en 1948, à la tête de trois machines professionnelles de gravure sur disques et j'enregistrais, pour mon plus grand plaisir, soit en direct, à partir de micros type radiodiffusion :

55 A-75 A (dynamiques Mélodium) - 42 B (à ruban Mélodium) - LEM (à ruban) - Boule LMT. soit en copiant des émissions de Radio. Les conditions étaient réalisées pour une troisième chance, la rencontre avec Jean Thévenot, ce qui ne tarda pas puisqu'elle intervint en 1949, ma première chance ayant été le studio de la Rue de Grenelle et ma deuxième la découverte du livre "Travail et Progrès".

DE " PLACE AUX PARTICULIERS " AUX " CHASSEURS DE SON"

Je venais tout juste de m'équiper en matériel d'enregistrement, quand j'eus le grand bonheur d'entendre à la RDF (Radio Diffusion Française) l'annonce d'une émission qui, durant une journée, serait consacrée à l'enregistrement sonore et proposée par Jean Thévenot et Pierre Brive.

Ce fut pour moi un délice que d'entendre, au cours de la journée en question des cylindres de phonographe, des disques à saphir, des boîtes à musique, des enregistrements plus récents, non plus acoustiques, mais électriques, tout cela accompagné d'explications techniques passionnantes.

Mon goût pour l'enregistrement en fut exacerbé. Peu après, j'eus connaissance d'une conférence que Jean Thévenot donnerait au Club d'Essai sur l'histoire de l'enregistrement. J'y courus et me délectai de retrouver ce que j'avais lu dans le livre " Travail et Progrès " et les illustrations sonores de l'émission dont je viens de parler. Le " clou,, ce fut la lecture d'un cylindre phonographique par un pick-up bricolé pour la circonstance par un technicien génial de la Radio qui s'appelait André Farge et que j'ai bien connu par la suite. Cette lecture électrique non seulement atténuait le bruit de surface important, mais faisait découvrir des finesses insoupçonnées de l'enregistrement. C'était merveilleux ! Et, de plus en plus fort, on nous fit entendre Tino Rossi enregistré électriquement sur cylindre !

A la fin de la séance, après avoir demandé un autographe à Georges Duhamel qui assistait à la conférence, je demeurai sur place après le départ du public, dans l'espoir de parler à Jean Thévenot pour le féliciter de sa conférence, mais son allure extrêmement noble et un peu hautaine me fit renoncer. J'en étais tout contrit I On m'aurait dit que plus tard je le tutoierais et que je figurerais parmi ses intimes que je n'aurais pas pu le croire !

Le 9 février 1948, commença une série d'émissions hebdomadaires de Jean Thévenot "Place aux Particuliers", devenues, par la suite " On grave à domicile " sur la Chaîne Parisienne. On y présentait des enregistrements sur disque Pyral d'amateurs passionnés, et même, une fois, l'enregistrement avait été réalisé sur un morceau de radiographie découpé en forme de disque. C'était pour le moins étrange, mais... ça marchait !

Je m'aperçus ainsi que, contrairement à ce que je croyais, je n'étais pas seul à avoir le virus. Jean Thévenot invitait tous ceux qui pratiquaient ce hobby à lui écrire à la Radio, mais, timide par nature et complexé par une tentative ratée de contact avec lui, je pensai que mes disques n'étaient pas dignes des antennes et je ne me manifestai donc pas.

Plusieurs émissions passèrent que j'écoutai avec avidité puis, enfin, en me forçant un peu, je fis le premier pas et j'écrivis à Jean Thévenot. Très aimablement, il me convoqua au studio Pistor, 18, rue François 1er (la Maison de la Radio n'étant pas encore née, la RDF était dispersée dans des hôtels particuliers de la capitale).

J'arrivai donc pour 18 heures à ce studio, le cœur battant, à la fois d'entrer dans des locaux de la Radio, mais aussi de rencontrer celui qui m'avait tant refroidi quelques mois auparavant ! Je fus fort courtoisement accueilli et mes disques furent pris en considération et diffusés contrairement à toute attente. Quel honneur et quelle joie ! J'avais vingt-cinq ans et je jubilais comme un enfant !

Je me souvins alors de PARIS-PTT en 1937 où j'avais ressenti la même jubilation mais en douze années que de changements : une cabine technique avec deux graveuses de disques formant meuble, un très grand pupitre en U avec quatre tourne-disques à démarrage instantané, deux modulomètres Pékly, un micro d'ordres, un haut-parleur de contrôle, une colonne d'amplificateurs, une immense baie vitrée donnant sur un studio spacieux comprenant micro sur pied de sol, micro-girafe, piano à queue, paravents pour effets sonores, table ronde avec micros tout autour, feux rouge, vert, orange pour les commandes, etc. Le tout fonctionnant grâce à un technicien preneur de son et un assistant.

La séance durant de 18 heures à 24 heures, je ne quittai les lieux qu'à la fin, tellement je m'y trouvais bien !

Le titre de " On grave à domicile " fut bientôt remplacé par " Aux quatre vents " pour symboliser la répartition sur tout le territoire (et même à l'étranger) des amateurs passionnés par l'enregistrement.

Il y eut tant gens intéressés par cette activité que Jean Thévenot eut l'idée de les rassembler dans une même association. Et c'est ainsi que fut créée le 18 juin 1949 l'Association des Amateurs de l'Enregistrement Sonore, qui fut baptisée ADAES (pour devenir ensuite AFDERS, soit Association Française pour le Développement de l'Enregistrement et de la Reproduction Sonore). Enfin, c'est maintenant I'AFCS, soit l'Association Française des Chasseurs de Son.

A cette réunion constitutive qui se tenait Place de la Bourse, je fus évidemment présent, ce qui me conféra le titre de " membre fondateur " (actuellement président de l'AFCS). Il y avait à la table d'honneur des personnalités comme Henri Laverne (le partenaire de Bach dans les disques de Bach et Laverne), il y avait également Pierre-Marcel Ondher qui règne toujours sur la musique récréative et la musique de genre.

Connaissant Jean Thévenot et le sachant, contrairement aux apparences, affable et humain, je fréquentai le studio Pistor régulièrement le mercredi de 18 heures à 24 heures. Je n'avais pas toujours de disque à présenter, mais j'y rencontrais des amis animés de la même passion comme Jan Mees avec qui j'ai fait équipe pendant bien des années. Nous étions inséparables ! Le dimanche, je partais chez lui à Neuilly avec mes deux valises d'enregistrement sur disque pour graver, dans le studio qu'il avait aménagé merveilleusement, des sketches joués par de futurs grands acteurs, ou bien nous partions faire des reportages enregistrés. Nous fîmes tant que Jean Thévenot nous citait sans cesse dans ses émissions en diffusant nos œuvres. C'était exaltant. Il me baladait dans sa 4 CV Renault beige. Nous avions 27 ans et nous étions heureux. Nous avons ainsi passé une dizaine d'années de bonheur jusqu'au jour où, devenu PDG des Savonneries Lever/Astra à Rotterdam, notre collaboration cessa, mais notre amitié demeure toujours, cinquante ans après. Les cartes de vœux et le téléphone en témoignent. Robert Barthes, de la Jeunesse et des Sports, m'introduisit dans des stages d'Education Populaire où je fis des conférences sur l'enregistrement, semblables à celles de Jean Thévenot au Club d'Essai. Je fus également embarqué comme régisseur du son dans un festival d'an dramatique d'été qui, de Montauban à Sisteron, en passant par Saint-Rémy de Provence, Carcassonne, Mies, Sète et Fréjus, me fit découvrir cinq années durant, le monde du spectacle.

Ainsi le Studio Pistor était devenu, pour moi, une sorte de salon où je rencontrais des amis et qui jouait le rôle de dispatching vers des activités nouvelles, niais toujours en relation avec l'enregistrement...

A force de fréquenter le Centre Pistor le mercredi, je devins un aide pour Jean Thévenot. Nous décidâmes de nous tutoyer et, parfois il me " passait les commandes " pour préparer l'émission les jours où il était à l'étranger.

Un certain mercredi de 1954, le disque d'indicatif étant très usé, Jean Thévenot avait demandé un speaker pour le refaire et ce speaker n'arrivant pas, il me dit : " Tu as une voix radiophonique, voudrais-tu annoncer le générique de début et celui de fin ". Bien que m'étant fait arracher une dent ce jour-là, je fus emballé par cette proposition flatteuse et je passai dans le studio pour enregistrer sur fond de boîte à musique (l'Estudiantina) l'indicatif en question. On fit trois essais et on prit le meilleur. C'était la gloire.., comme en 1937 à Paris-PTT !

LE MAGNÉTOPHONE ARRIVE...

Lorsque le magnétophone arriva dans les studios: Tolana-Motosacoche-Mag-Belin, on me fit refaire une matrice du même indicatif et cela dura... quinze ans, jusqu'au jour où, en 1969, on supprima tous les indicatifs claironnants pour s'aligner sur la méthode Europe 1 : le speaker de service annonçant simplement: "Et voici " Aux Quatre Vents ", émission de Jean Thévenot. "

Le microsillon ayant fait son apparition, je fus le premier à passer à l'antenne des disques amateurs en microsillon, ce qui me valut les félicitations d'Armand Panigel, animateur de la tribune des critiques de disques.

Dans le même temps. je fréquentais les studios de la Voix de l'Amérique, rue Christophe Colomb, et j'étais devenu copain avec le preneur de son qui s'appelait Kléber Forget. J'étais impressionné par les disques qu'il enregistrait: des 40cm en verre recouvert de vernis, de marque Presto, américaine évidemment. Ils étaient enregistrés en 33 1/3 tours déjà avant que le microsillon n'apparaisse ! Mais les sillons n'étaient pas serrés comme dans le microsillon et ils commençaient par le centre. Mon ami Kléber Forget me donnait des saphirs de gravure et des disques de 40 cm enregistrés, pour nia collection.

Si le magnétophone était arrivé dans les studios, il était également chez les particuliers, et je franchis toutes les étapes : magnéto à fil d'acier, fin comme un cheveu (Polyfil-Webster...). La bobine d'une heure de fil Gilby Fodor, ou Gilby Wire, comprenait 2 km de fil, défilant à 61 cm par seconde. J'ai encore une vingtaine de bobines avec la voix de Jean Thévenot présidant les Assemblées Générales de l'association dans les années 50 à la Phonothèque Nationale, et je possède encore un appareil pour les lire, en parfait état de marche ! C'est très émouvant de réécouter ces documents non altérés malgré leurs quarante-sept ans d'âge!

Puis, ce fut le magnétophone à bande, de papier d'abord (Brushsound Miror) puis à bande à support vinyl, ou mylar, et enfin la bande actuelle.

Tout cela amenait une facilité de montage, une meilleure qualité d'enregistrement, une plus grande durée et plus du tout de grattement. C'était un progrès énorme!

En 1952 fut créé par la France et la Suisse le CIMES (Concours International du Meilleur Enregistrement Sonore). Jan Mees et moi, nous fûmes lauréats du 2ème CIMES. Ce concours existe toujours, mais il est précédé du Concours français des chasseurs de son, patronné par Radio-France. Il est organisé par Paul Robert et Dominique Calaœ de Ferluc. Je fais partie du pré-jury et du jury. Evidemment, depuis que la Maison de Radio France existe, c'est là que Paul Robert et Dominique Calace de Ferluc, après la disparition de Jean Thévenot en 1983, préparent les émissions des Chasseurs de son. En 1967 fut créé un rallye international, automobile et magnétique : Sur la route de Dijon et ce, jusqu'en 1974.

Paul Robert et moi partions à Dijon organiser ce rallye, conjointement avec la Radio locale.

Nous remettions également les prix aux lauréats avec Jean Thévenot.

En conclusion, on peut dire que Jean Thévenot avait vu juste en créant l'émission, puis l'Association, puis le Concours des Amateurs de l'Enregistrement Sonore puisque cela fait bientôt cinquante ans que les Chasseurs de son peuvent s'exprimer sur les ondes. Au nom de tous les inconditionnels de l'enregistrement, merci à Jean Thévenot et merci à la Radio.

UNE ENQUETE POUR LA RADIO SCOLAIRE

Lorsqu'en 1956, Robert Prot demande à Jean Thévenot quelqu'un qui s'intéresse à la Radio et qui soit dans l'Enseignement, Jean Thévenot pense tout de suite à moi (et le studio Pistor, une fois de plus joue son rôle de dispaching !). Ce fut alors ma quatrième chance. Contact pris, je me rends au CERT (Centre d'Etudes de Radio-Télévision), dans l'immeuble du Club d'Essai, 37, rue de l'Université. L'ambiance extrêmement sympathique me met à l'aise. Je serai chargé avec un psychologue de faire une enquête sur la Radio Scolaire, ce qui me plaît d'emblée vu ma position d'enseignant.

J'ai eu le plaisir de retrouver Robert Prot à Dijon lors du rallye cité plus haut, et nous avons renoué amitié après une quinzaine d'années pendant lesquelles nous nous étions perdus de vue.

Devenu Inspecteur Général à l'INA, il m'a invité à venir le voir à son bureau et m'a offert une collection des cahiers publiés par le Comité d'Histoire de la Radiodiffusion, dont il est membre fondateur, m'incitant à devenir membre de cette docte assemblée, ce que j'ai fait en 1990. Paul Robert, arrivé depuis au CHR, y est un représentant de plus des Chasseurs de Son. Voilà pourquoi le CHR figure parmi les généreux donateurs de prix pour le Concours français des chasseurs de son. Qu'il en soit ici remercié bien vivement. Toute ma gratitude à Robert Prot, qui m'a voulu du bien tout en m'honorant de son amitié.

J'avais pensé, alors que j'étais adolescent, qu'exercer un seul métier durant une quarantaine d'années devait être bien monotone et qu'il serait plus agréable d'en changer tous les trois ans, ou bien d'exercer plusieurs métiers parallèlement, si cela était possible bien sûr. Ce n'était pas une utopie irréalisable puisque la deuxième solution est venue me combler, sans que je l'aie voulu un seul instant!

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Pour mémoire, Guy TAVERNIER a participé à de nombreuses émissions des CHASSEURS DE SONS ainsi qu'à l'émission : TIRE TA LANGUE (Producteur coordonnateur : Antoine Perraud.), dont le thème était : Qu'était-ce qu'un speaker? par Sophie Pillods. Avec les voix de Jean Toscane, du professeur Fouché, du professeur Dauzat, Pierre Mazard, Yves Grosrichard, Béatrice Dussane, Marcel Laporte dit Radiolo, Pierre Schaeffer, Roland Dhordain, Jacques Lerat (documents Ina de 1947 à 1984), avec les témoignages de Guy Tavernier (déjà cité) et de Jacques Chardonnier, du Comité d'histoire de la radio. Réalisation: Medhi El Hadj et François Caunac.

Publication récente sur les chasseurs de sons :

- LE FIGARO du 18 Août 2000

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